Flowers For Zoé

28 avril, 2011

« Turlututuuuuuuu !!! » ou le dialogue de sourd(e)s

Classé sous Non classé — flowersforzoe @ 6:16

Un après-midi tranquille, dans une petite ville du sud-est de la France. Trois femmes, représentatives de générations différentes : une grand-mère, une mère, et une fille. Une conversation anodine, à propos des rapports entre les hommes et les femmes, sujet qui me laisse rarement froide, c’est le moins que l’on puisse dire. Ma grand-mère se plaît à répéter que depuis la mort de mon grand-père, elle jouit désormais d’une liberté qu’elle n’a jamais connue, qui la dépasse totalement. Elle prévoit un court voyage dans l’ouest, pour aller voir une amie, mais ne sait pas trop comment s’y prendre. Elle fait partie de ces femmes qui ont quitté le cocon familial pour aller fonder leur propre famille, et qui n’ont été, toute leur existence durant, que dévouement et dépendance. Il paraît qu’il s’agit là d’un choix de vie. Certes. Je pense pour ma part que, justement, elle n’a pas trop eu le choix, en fait. Mais je me tais, pour l’instant. Je lui conseille simplement de prendre son temps, d’aller à son rythme. Mais pas trop, parce que mine de rien, le temps, ça file. Elle nous parle alors de mon grand-père, et à nouveau, évoque, avec tendresse cette fois (mais ça n’a pas toujours été le cas, il faut le dire !), sa jalousie, sa possessivité, le fait qu’elle n’ait jamais pu faire trois pas hors de la maison sans devoir rendre des comptes, ni parler à un homme sans son autorisation, j’en passe et des meilleures…

Ma mère et moi n’intervenons pas, pour la simple et bonne raison qu’il nous est aisé de comprendre qu’elle a besoin de se souvenir et de se lamenter un peu, pour commencer, mais aussi parce que bon, c’est pas pour dire, mais ça fait 50 ans pour elle, et 30 ans pour moi, qu’on en bouffe, de ces jérémiades, et même si on les comprend, on ne peut pas s’empêcher de se dire qu’elle n’avait qu’à se barrer, si elle était si malheureuse, et puis c’est tout.

Ma mère et moi faisons partie de ces femmes indépendantes qui savent tout quitter quand les choses ne leur conviennent plus. Je ne pense pas que ça soit un hasard, je pense même qu’il s’agit là d’une réaction de rejet très net vis-à-vis de ce que ma grand-mère a enduré toute sa vie, clairement.

Petit aparté : mon grand-père n’était pas un monstre, loin de là. Pour ma part, je l’adorais littéralement, et j’ai peur de ne pas savoir être tout à fait objective : il était avec moi aussi coulant et débonnaire qu’il était strict et distant avec les autres. Je n’apprendrai rien à personne si je parle du pouvoir qu’ont les petits-enfants de faire marcher sur la tête le plus grognon des vieux messieurs, celui-là même qui a été un père sévère aux décisions implacables. Bref, je pense qu’il était simplement, lui aussi, un homme de sa génération, qu’il a vécu avec son temps, que ses origines latines n’étaient pas étrangères à son machisme fracassant, et qu’il aimait bien que le repas soit prêt quand il rentrait du travail sans y voir là l’expression un despotisme inélégant. Point.

Donc, j’écoute distraitement ma grand-mère confondre allègrement possessivité et amour en une seule notion homogène, déclarant sans nuance que l’un ne va pas sans l’autre, et que finalement, si mon grand-père l’enfermait à la maison, c’était parce qu’il ne voulait pas la perdre. Ben voyons. Il est bien connu que les femmes n’ont aucun sens de l’orientation, et que si elle avait dépassé le bout de la rue elle aurait subitement été dans l’incapacité maladive de rebrousser chemin, et de rentrer saine et sauve, engloutie pour toujours dans les méandres de cette énooooorme ville de 40 000 habitants. Ma mère, toujours très diplomate (et ne voyez là rien d’ironique, c’est une vérité, ma mère incarne la diplomatie même, et je m’inquiète chaque jour depuis bientôt 30 ans de ne pas voir cette qualité que je voudrais héréditaire pointer le bout de son nez dans ma personnalité. A priori, je serais plutôt bête à cornes ascendant bulldozer… ce dont je vais finir, en toute mauvaise foi, par la tenir pour entièrement responsable !), concède volontiers que oui, les hommes sont un peu comme ça, encore aujourd’hui, qu’elle non plus ne peut pas tout faire, que son chéri, lui aussi, ne veut pas qu’elle aille faire du vélo toute seule dans la colline, et qu’elle comprend très bien.

La comparaison m’interpelle, et je sors de ma torpeur, un sourcil dressé. Je lâche d’une voix limite monocorde, mais déterminée  » Oui, mais non, c’est pas la même chose, Papa s’il veut pas que tu fasses du vélo, c’est parce qu’il s’inquiète pour toi, c’est tout, s’il t’arrive un truc personne le saura si t’es seule dans la colline, ma foi. Mais Mamy, elle a jamais pu RIEN faire, c’est pas pareil, elle devait se justifier pour tout, et elle était soupçonnée d’allumer la Terre entière si un homme osait seulement poser les yeux sur elle. Le message est pas le même, Papa il veut dire « Je tiens à toi, je veux pas qu’il t’arrive quelque chose », et Papy il voulait dire « T’es à moi, tu m’appartiens, et ton vagin m’appartient. »… »

Yeux exorbités de ma grand-mère, exclamation outrée de ma mère : « Mais enfin, pourquoi tu te sens toujours obligée d’être vulgaire ? »

Euh ???

Mais qu’est-ce que j’ai dit ???

Je reste interdite un moment, et puis l’incompréhension se mue en incrédulité. Vagin. C’est ce mot-là qui les a choquées, qu’elles qualifient de vulgaire. Elles ne reconnaissent pas le mot, et nient par là-même la chose, alors qu’elles en sont toutes deux porteuses, que dis-je, titulaires, même ! Alors que chacune a usé du sien, pour faire l’amour, pour enfanter… et pour je ne sais quoi encore que je refuse d’envisager, je l’avoue (j’ai ma pudeur, tout de même ^^).

Pour le coup, donc, c’est moi qui suis scandalisée. Profondément.

Parce que jamais, je l’avoue, je n’aurais imaginé que ce que rapporte si bien Eve Ensler dans les Monologues du Vagin puisse avoir lieu dans ma propre famille, en 2011, sérieux ! Et que ma mère, si indépendante, si libre, puisse s’offusquer de me voir employer ce terme. Chez moi, on parle de sexe souvent, en petit comité certes, pas trop devant les hommes c’est vrai, mais j’ai la chance de pouvoir évoquer certaines choses facilement, tant avec ma grand-mère qu’avec ma mère. D’avoir de vraies conversations sur ce sujet, sans tabou, mais sans trop de détails non plus, évidemment.

D’où ma stupéfaction, et ma minable riposte : « Mais… C’est un terme médical ! »

Ce qui a coupé court à toute discussion, parce que mine de rien, je n’avais pas tout à fait tort, elles ont fini par en convenir.

Sur ces bonnes paroles, nous avons laissé ma grand-mère à ses préoccupations fraîchement libertaires, et ma mère m’a ramenée chez moi. Dans la voiture, la conversation a tourné évidemment autour du vagin, et ma mère n’en démordait pas : pour elle ce mot était trop percutant, il ne « passait pas ». Je lui demandai donc comment il fallait l’appeler, ce truc-là : le turlututu ? le tralala ? la grenouille ? la dentelle ? la figue ? la crevette ? le potiron ? et je ne sais quoi encore, ce qui la fit rire. Elle ne me donna pas de réponse, et j’en conclus donc qu’on ne l’appelait pas, finalement. Que son nom pouvait salir la jolie bouche qui le prononçait, comme le pire des gros mots.

Soit.

Elle me déposa, et s’en retourna vers chez elle retrouver mon-cher-Papa-qui-l’empêche-faire-du-vélo-toute-seule-pour-son-bien (là encore, point d’ironie : je le ferais moi-même si je vivais près d’eux. Et si vous aviez déjà vu ma mère faire du vélo, vous l’empêcheriez vous aussi d’en faire seule, pour son bien, je vous assure…). Et alors qu’elle était sur le chemin du retour, je lui envoyai par texto :

« Vulve, périnée, clitoris, ovaire, menstruations, utérus ! »

Histoire de la faire enrager encore un peu, sinon c’est pas drôle…

Mais le résultat ne fut pas celui escompté.

Elle me répondit : « Vagin ! »

Si elle ne pouvait le dire, au moins pouvait-elle l’écrire.

Vagin ?

Victoire, oui !

 

Une Réponse à “« Turlututuuuuuuu !!! » ou le dialogue de sourd(e)s”

  1. lorin dit :

    Excellent! J’ai adoré!Merci pour ce bon moment plein de fraîcheur et d’humour!encore! please!!!

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